{"id":175,"date":"2017-01-11T09:52:31","date_gmt":"2017-01-11T08:52:31","guid":{"rendered":"http:\/\/praticiennarratif.com\/?p=175"},"modified":"2017-01-12T08:31:54","modified_gmt":"2017-01-12T07:31:54","slug":"lettre-a-ma-mere","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/praticiennarratif.com\/index.php\/2017\/01\/11\/lettre-a-ma-mere\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 ma m\u00e8re."},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone wp-image-181\" src=\"http:\/\/praticiennarratif.com\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/9782296127234f.jpg\" alt=\"9782296127234f\" width=\"221\" height=\"352\" srcset=\"http:\/\/praticiennarratif.com\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/9782296127234f.jpg 150w, http:\/\/praticiennarratif.com\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/9782296127234f-94x150.jpg 94w\" sizes=\"(max-width: 221px) 100vw, 221px\" \/><\/p>\n<p>Mourir\u2026 Voil\u00e0.. Ma m\u00e8re est morte\u2026 La vie s\u2019en \u00e9tait donc all\u00e9e comme elle \u00e9tait venue.<\/p>\n<p>A la tristesse se m\u00eale une forme de soulagement. Depuis de nombreuses ann\u00e9es, la maladie d\u2019Alzheimer m\u2019avait enlev\u00e9e ma m\u00e8re. La mort me la rend aujourd\u2019hui. A nouveau, je peux lui parler. A nouveau, je peux lui dire lui dire et lui \u00e9crire combien je l\u2019ai aim\u00e9e, combien je l\u2019aime encore. Avec les tourments de la passion d\u2019un fils qui aime sa m\u00e8re et la d\u00e9teste aussi. Amour, haine\u2026 l\u2019endroit, l\u2019envers d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille\u2026 J\u2019ai failli y laisser ma peau mais j\u2019ai pu accepter de faire face \u00e0 ces sentiments si violents dans leur ambivalence. Au cours de ma construction lente et tardive d\u2019adulte responsable, j\u2019ai pu apprendre \u00e0 faire le tri, accepter, pardonner, comprendre. Comprendre \u00e0 quel point elle aussi avait du batailler avec elle-m\u00eame, avec les autres.<\/p>\n<p>Dans une sorte de m\u00e9lop\u00e9e lancinante &#8211; douloureuse \u00e0 entendre -, elle appelait souvent sa maman. A quelques minutes de sa mort, elle l\u2019appelait encore. Cet appel portait la trace d\u2019une blessure profonde, celle du petit enfant n\u2019ayant pas re\u00e7u assez d\u2019amour de ses parents qui ont fait ce qu\u2019ils ont pu mais n\u2019ont pas forc\u00e9ment pu beaucoup. Sa m\u00e8re Blanche, ouvri\u00e8re coupeuse de chaussure qui l\u2019avait confi\u00e9e \u00e0 ses grands parents pendant plusieurs ann\u00e9es. Son p\u00e8re Eug\u00e8ne qui pr\u00e9f\u00e9ra Georges, le fr\u00e8re cadet et le fils qu\u2019il aurait peut-\u00eatre aim\u00e9 qu\u2019elle soit. Simone eut sans doute du mal \u00e0 trouver sa place dans cette famille \u00e0 l\u2019esprit \u00e9troit qui ne sut pas r\u00e9pondre \u00e0 ses aspirations pour la musique ou les \u00e9tudes. Au sortir de l\u2019enfance, chacun porte des valises plus ou moins lourdes. Celles de maman n\u2019\u00e9taient pas l\u00e9g\u00e8res. Elle s\u2019alourdirent un peu plus avec la guerre. Et la perte de cette amie juive, sa meilleure amie cach\u00e9e dans le petit studio parisien, retrouv\u00e9e par les allemands puis jamais revenue de camps de concentration.<\/p>\n<p>Ensuite il y eut toute une vie, toute sa vie\u00a0: la rencontre avec mon p\u00e8re, l\u2019Afrique, ma naissance, les diff\u00e9rents \u00e9pisodes de notre petite famille singuli\u00e8re, l\u2019arriv\u00e9e insidieuse de la maladie, le sacerdoce de mon p\u00e8re omnipr\u00e9sent \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s jusqu\u2019au dernier jour, les passages dans des diff\u00e9rents \u00e9tablissements soi-disant sp\u00e9cialis\u00e9s mais sans humanit\u00e9, le refuge trouv\u00e9 enfin \u00e0 Claire Demeure.<\/p>\n<p>Comment la d\u00e9crire\u00a0? Peut-\u00eatre avant tout parler de sa singularit\u00e9, de ce caract\u00e8re entier, intransigeant, tremp\u00e9 dans un m\u00e9tal en fusion, de sa vie intellectuelle intense, de ses multiples incursions dans des domaines vari\u00e9es\u00a0: le trotskysme, la p\u00e9dagogie, la s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rale, la macrobiotique, la musique, l\u2019\u00e9sot\u00e9risme. Je rends hommage \u00e0 cette curiosit\u00e9 pour les choses improbables, \u00e0 son \u00e9criture irr\u00e9prochable qui m\u2019a donn\u00e9 le go\u00fbt de la chose \u00e9crite et l\u2019amour de notre langue.<\/p>\n<p>Au moment de cet adieu, je ne veux pas taire non plus son caract\u00e8re impossible, ses sautes d\u2019humeur, ses migraines, la violence des nombreuses gifles inflig\u00e9es \u00e0 l\u2019enfant difficile que je fus et que ne n\u2019ai pu comprendre qu\u2019en devenant parent \u00e0 mon tour. Je n\u2019oublie rien non plus du m\u00e9pris dont elle a fait preuve \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes de ma vie. B\u00e9n\u00e9fice paradoxal de cette putain de maladie, cette difficult\u00e9 relationnelle s\u2019estompa dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es. Par-del\u00e0 la communication verbale dont elle n\u2019\u00e9tait plus capable, se fit jour un \u00eatre dou\u00e9 d\u2019empathie qui aura su se faire aimer. Finalement.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre trop cruelle, la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un fils bless\u00e9 ne saurait cacher l\u2019amour et l\u2019admiration lucide pour le parcours de vie de Simone Sauvy, ma m\u00e8re \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>Olivier Sauvy &#8211;\u00a0Paris, 15 novembre 2009<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mourir\u2026 Voil\u00e0.. Ma m\u00e8re est morte\u2026 La vie s\u2019en \u00e9tait donc all\u00e9e comme elle \u00e9tait venue. A la tristesse se m\u00eale une forme de soulagement. 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